{"id":10,"date":"2019-03-14T23:45:44","date_gmt":"2019-03-14T22:45:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.kevincadinot.net\/?page_id=10"},"modified":"2021-02-04T11:02:36","modified_gmt":"2021-02-04T10:02:36","slug":"textes","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.kevincadinot.net\/index.php\/textes\/","title":{"rendered":"Textes"},"content":{"rendered":"<div>\n<div class=\"flip\">\n<h1>K\u00e9vin Cadinot,<br \/>\nDistance et domination<\/h1>\n<h2>Par Maxence Alcalde<\/h2>\n<\/div>\n<div class=\"panel\">\n<p>D\u2019un point de vue purement formel, le travail de K\u00e9vin Cadinot est extr\u00eamement simple : il s\u2019agit d\u2019agencements de mat\u00e9riaux qu\u2019on peut trouver dans n\u2019importe quel magasin de bricolage. La difficult\u00e9 de l\u2019entreprise surgit d\u00e8s lors qu\u2019on d\u00e9cide d\u2019en apprendre plus, de fouiller ces mat\u00e9riaux.<\/p>\n<p>Il est probable que K\u00e9vin Cadinot soit un sp\u00e9cimen rare d\u2019artiste postmarxiste ou plus exactement post-historique dans le sens o\u00f9 le philosophe du Capital le d\u00e9crivait. Pour Marx, le capitalisme finirait par s\u2019effondrer et verrait na\u00eetre une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale, d\u2019apr\u00e8s la fin de l\u2019histoire, dans laquelle les individus seraient dans une m\u00eame journ\u00e9e ma\u00e7on, cultivateur et artiste. Le post\u00admarxisme singulier (mais peut-il exister autre chose que des postmarxismes singuliers !) de Cadinot consiste \u00e0 rev\u00eatir au m\u00eame moment l\u2019ensemble de ces habits. Chacun de ses gestes s\u2019envisage comme celui d\u2019un artiste dans sa projection, comme celui d\u2019un ouvrier dans sa r\u00e9alisation et comme celui d\u2019un architecte dans sa contextualisation. Ce sch\u00e9ma fonctionne pour l\u2019ensemble des pi\u00e8ces qui interrogent leurs conditions d\u2019apparition, mais aussi celles de leur r\u00e9ception dans l\u2019espace toujours sp\u00e9cifique de leur pr\u00e9sentation. Car, dans son atelier, Cadinot teste des tricks, des coups et des astuces qu\u2019il place avec dext\u00e9rit\u00e9 lorsqu\u2019il investit un lieu.<\/p>\n<\/p>\n<p>Il ne faudrait pas en conclure que les pi\u00e8ces de Cadinot se limitent \u00e0 un accompagnement spatial ou \u00e0 un d\u00e9sormais classique travail sur l\u2019in-situ. Chez lui, s\u2019exprime toujours une tension sourde \u2014 parfois ironique. Avec <em>Master<\/em>, il fixe une s\u00e9rie de plaques de BA13 entre elles \u00e0 l\u2019aide d\u2019un cadenas. Les plaques sont d\u00e9coup\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019apparaisse une sorte d\u2019escalier sur leur tranche formant \u00e9galement un d\u00e9grad\u00e9 de couleur du blanc vers le noir. Ce n\u2019est qu\u2019en s\u2019approchant de la pi\u00e8ce qu\u2019on d\u00e9couvre l\u2019inscription sur le cadenas : \u00ab Master \u00bb. D\u00e8s lors, la gnose se met en branle et s\u2019entrechoquent r\u00e9cits au sujet des rapports de domination, celui d\u2019un ma\u00eetre unique et omniscient qui lie des individus entre eux ; celui des rapports hi\u00e9rarchiques confort\u00e9s par la posture surplombante de la domination. Le pouvoir mis en sc\u00e8ne par l\u2019artiste \u00e9voque une soci\u00e9t\u00e9 apparemment \u00e9galitaire repr\u00e9sent\u00e9e par un escalier pos\u00e9 sur sa tranche comme pour annuler les rapports hi\u00e9rarchiques : sur quelque marche que vous soyez, vous \u00eates sur la m\u00eame ligne horizontale que tout le monde. Ce qui est particuli\u00e8rement pervers est que cette \u00ab soci\u00e9t\u00e9 cool \u00bb, o\u00f9 chacun est au m\u00eame niveau que tous, est balay\u00e9e par le cadenas qui fait tenir les plaques entre elles. Le lien \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire ce qui fait l\u2019essence m\u00eame d\u2019une communaut\u00e9, ce qui fait son terreau \u2014 contient en lui son discours contradictoire, voire sa pulsion de mort. Cette interpr\u00e9tation r\u00e9v\u00e8le elle-m\u00eame un nouveau sous-texte : s\u2019agit-il du ma\u00eetre dans la pure tradition des th\u00e9ories de la domination imposant son pouvoir biopolitique, cher \u00e0 Michel Foucault ? Ou encore, s\u2019agit-il d\u2019une domination consentie, domestiqu\u00e9e et codifi\u00e9e telle qu\u2019on la retrouve dans les jeux \u00e9rotiques sado-maso ? Ici, rien n\u2019est arr\u00eat\u00e9, ind\u00e9cision de fa\u00e7ade qui pousse \u00e0 s\u2019interroger sur les liens qui unissent la domination biopolitique et la domination domestique. Les figures dialectiques arch\u00e9typales renvoient \u00e0 l\u2019appr\u00e9hension d\u2019un entre-deux de l\u2019espace public de la contrainte subie et celui de la contrainte ch\u00e9rie de l\u2019espace priv\u00e9.\n<\/p>\n<p>\nImpossible de savoir si chez K\u00e9vin Cadinot la contrainte des corps s\u2019op\u00e8re sur celle des mat\u00e9riaux ou l\u2019inverse. Certaines \u0153uvres paraissent totalement autonomes et auto g\u00e9n\u00e9ratives, comme si leur r\u00e9alisation se r\u00e9sumait \u00e0 la sollicitation induite par leur mode d\u2019emploi de produit manufactur\u00e9. Avec <em>R\u00e8gle<\/em>, l\u2019artiste d\u00e9cide de suivre \u00e0 la lettre le mode d\u2019emploi d\u2019une bombe de peinture a\u00e9rosol, ce dernier pr\u00e9cisant la distance entre la bombe et le support. Cadinot se concentre sur cette \u00ab bonne distance \u00bb et vide la bombe de peinture contre un mur. Le r\u00e9sultat est une trace de peinture qui coule le long de la paroi, geste renon\u00e7ant \u00e0 toute ma\u00eetrise technique, tout savoir-faire, mais aussi tout libre arbitre. L\u2019ali\u00e9nation n\u2019est plus engendr\u00e9e par le travail, mais par le mode d\u2019emploi et l\u2019observation stricte de ce dernier. Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en ce sens que <em>R\u00e8gle<\/em> est kafka\u00efenne. Ce que l\u2019artiste met en sc\u00e8ne est alors le genre de situation absurde dans laquelle s\u2019abandonne tout individu qui abdique son sens critique pour consacrer toute son \u00e9nergie \u00e0 des tentatives d\u2019application de directives.<\/p>\n<p>Avec la s\u00e9rie <em>(Re)diffusion<\/em>, Kevin Cadinot propose un dispositif o\u00f9 il accepte d\u2019oblit\u00e9rer une part de la ma\u00eetrise de son geste. Des bombes a\u00e9rosols sont dispos\u00e9es sur une toile pos\u00e9e horizontalement. Leur disposition r\u00e9pond \u00e0 un rythme g\u00e9om\u00e9trique et chaque bombe est de couleur diff\u00e9rente. L\u2019artiste bloque la buse de chacune d\u2019elles et laisse le ballet des fum\u00e9es color\u00e9es s\u2019organiser. Le r\u00e9sultat ne sera que la forme morte du processus, une trace color\u00e9e renvoyant \u00e0 une exp\u00e9rience picturale m\u00e9canis\u00e9e o\u00f9 les couleurs se recouvrent selon leurs caract\u00e9ristiques chromatiques et la puissance de leur \u00e9jection de la bombe.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, on demandait au land-artiste Michael Heizer de d\u00e9finir son travail, il affirmait qu\u2019il \u00e9tait \u00ab entrepreneur de travaux publics \u00bb. Ce qui pouvait appara\u00eetre \u2014 \u00e0 juste titre \u2014 comme la r\u00e9ponse ironique d\u2019un mauvais gar\u00e7on, en dit naturellement bien plus sur l\u2019artiste qu\u2019il y para\u00eet. \u00c0 cette \u00e9poque, Heizer est fascin\u00e9 par les mat\u00e9riaux et la mani\u00e8re dont il peut les manipuler sur des surfaces d\u00e9passant l\u2019\u00e9chelle humaine. C\u2019est probablement cette m\u00eame fascination \u2014 celle pour les mat\u00e9riaux \u2014 qu\u2019on retrouve chez Kevin Cadinot \u00e0 la nuance pr\u00e8s qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re les plaisirs d\u2019une n\u00e9gociation infinie avec leurs caract\u00e9ristiques mat\u00e9rielles au gigantisme m\u00e9galomane de l\u2019artiste am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div class=\"flip\">\n<h1>K\u00e9vin Cadinot, dans l\u2019inach\u00e8vement la forme<\/h1>\n<h2>Par Thomas Fort<\/h2>\n<\/div>\n<div class=\"panel\">\n<p>Accepter l\u2019inach\u00e8vement et se permettre l\u2019erreur, tels pourraient \u00eatre les mots d\u2019ordre qui conduisent la pratique de K\u00e9vin Cadinot. Jeune artiste plasticien fran\u00e7ais, tout juste sorti des beaux-arts du Havre, on a pu notamment voir son travail lors de la derni\u00e8re \u00e9dition du Salon Jeune Cr\u00e9ation. Lors de celle-ci, il pr\u00e9sentait habilement une peinture d\u00e9structur\u00e9e dans l\u2019espace : un coup de sray d\u00e9goulinant sur le mur, une structure m\u00e9tallique d\u00e9cal\u00e9e, des plaques empil\u00e9es. La peinture se jouait alors dans ce \u00e0 quoi elle \u00e9chappait. Elle \u00e9tait \u00e9clat\u00e9e, convuls\u00e9e presque, renvers\u00e9e pour mieux \u00eatre interrog\u00e9e. L\u2019artiste r\u00e9interpr\u00e9tait ainsi les principes de la peinture, le rapport \u00e0 la surface et au support, le jeu de contrastes entre obscurit\u00e9 et lumi\u00e8re, la transition des formes, le jeu de transparence et d\u2019effets de calque par exemple. Dans ce cas, une r\u00e8gle en plastique \u00e9tait enfonc\u00e9e dans le mur et d\u2019elle semblait s\u2019\u00e9chapper sur la cimaise un petit nuage de peinture noire. D\u00e9coll\u00e9e du mur, d\u2019un m\u00e8tre environ quatre plaques m\u00e9talliques perfor\u00e9es servait de paroi et devenait presque un pan de la peinture m\u00eame, dont la composition serait pens\u00e9e dans l\u2019espace tridimensionnel du lieu d\u2019exposition. Sur la gauche un empilement vertical de plaques de placo renfor\u00e7ait l\u2019id\u00e9e de la stratification en seuils picturaux.<\/p>\n<p>Par cette installation K\u00e9vin Cadinot, avec un accrochage pr\u00e9cis, mettait en regard la pratique pictural avec son usage dans le monde actuel. Un monde vu sous l\u2019angle des techniques industrielles, un monde o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re subitement la bombe de peinture au tube d\u2019huile, le m\u00e9tal \u00e0 la toile de lin. Il s\u2019agit d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019on peut peindre en suivant une simple notice. L\u2019artiste y applique ce concept en mesurant la distance indiqu\u00e9e par la marque de la bombe de peinture, en appuyant sur le bouton jusqu\u2019\u00e0 ce que la pression soit nulle et que la peinture d\u00e9gouline. La peinture devient un acte de raison ayant abandonn\u00e9 sa spontan\u00e9it\u00e9, un acte norm\u00e9 sans qu\u2019il ne soit vraiment ma\u00eetris\u00e9 par la main de l\u2019homme. La peinture se retrouve constamment dans la d\u00e9marche de l\u2019artiste. Elle se concr\u00e9tise en oubliant la toile, et en pr\u00e9f\u00e9rant se d\u00e9ployer sur des mat\u00e9riaux de chantier par exemple. Ainsi, d\u00e9roulant des membranes de peinture color\u00e9es (<em>Clich\u00e9<\/em>, 2011), suspendues au plafond, ou installant une plaque de plexi (<em>Peau d\u2019escalier<\/em>, 2013) sur laquelle repose des calques g\u00e9om\u00e9triques dans l\u2019\u00e9vocation du fameux escalier duchampien, pour l\u2019artiste, tout devient pr\u00e9texte \u00e0 faire acte de peinture. Cette derni\u00e8re se concr\u00e9tise donc dans des mat\u00e9riaux abscons, des produits industriels le plus souvent utilis\u00e9s dans le b\u00e2timent.<\/p>\n<p>L\u2019artiste a l\u2019habitude de travailler \u00e0 partir de mat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u00e9ration, trouv\u00e9s sur des chantiers de construction ou de r\u00e9novation par exemple. De cette \u00e9conomie de moyen, il pense des installations et des structures qui le plus souvent r\u00e9sonnent d\u2019une sobri\u00e9t\u00e9 po\u00e9tique. Il d\u00e9tourne ces mati\u00e8res brutes, les enserre dans des cadres, les perfore de tiges m\u00e9talliques ou les dispose sur des socles presque pour les anoblir, les adoucir, leur conf\u00e9rant le statut d\u2019\u0153uvres. Les plaques de BA13 se font alors moucharabi\u00e9 avec <em>Placo CMJ<\/em> perfor\u00e9s, 2014, ou socle pour un tube de papier d\u00e9coup\u00e9 de fa\u00e7on minimale avec Papier machine, 2014. De temps en temps, les structures tendent \u00e0 se rapprocher de formes modulaires pouvant \u00e9voquer des meubles comme avec <em>Placo RYGBGrey pli\u00e9s<\/em>, 2014. Cependant cette \u00e9vocation reste latente, car nulle fonction ne vient animer ces sculptures qui restent bien ancr\u00e9es dans le champ des arts plastiques.<\/p>\n<p>Il y a naturellement un \u00e9cho avec le minimalisme am\u00e9ricain et une certaine puret\u00e9 de la forme, mais aussi un jeu sur les mati\u00e8res brutes, dont il exp\u00e9rimente les possibles. Par exemple ses installations <em>Camouflage<\/em> et <em>Forme<\/em>, contre forme 2013 se construisent dans une r\u00e9f\u00e9rence assum\u00e9e \u00e0 Robert Morris. Ce l\u00e2cher-prise de la mati\u00e8re, ce d\u00e9calage est ce qui finalement perdure dans son \u0153uvre, car la sculpture se camoufle, la peinture est \u00e9clat\u00e9e et en volume, elle peut m\u00eame se faire une peau enroul\u00e9e et d\u00e9roul\u00e9e, s\u2019exposant presque comme une image en train de se r\u00e9v\u00e9ler. Tout se produit donc dans une certaine forme de non-conformisme et d\u2019\u00e9cart face aux usages. Kevin Cadinot recherche ainsi l\u2019erreur, ce qui d\u00e9note pour mieux le replacer dans un contexte artistique o\u00f9 domine encore une noblesse des mat\u00e9riaux. Si les mat\u00e9riaux nobles sont abandonn\u00e9s au profit de mat\u00e9riaux communs, dont tout le monde peut faire usage, c\u2019est souvent dans l\u2019objectif de produire des \u0153uvres monumentales ou provocantes. Le jeune artiste cherche, lui, \u00e0 faire autrement, \u00e0 disposer simplement les objets et les mati\u00e8res pour cr\u00e9er des dialogues et produire des formes qui semblent parfois s\u2019autog\u00e9n\u00e9rer.<\/p>\n<p>Si les \u0153uvres de l\u2019artiste montrent de belles finitions, il nous laisse dans une certaine forme d\u2019expectative. Les rouleaux de peau de peinture acrylique de la s\u00e9rie <em>Clich\u00e9<\/em> pourraient ainsi \u00eatre d\u00e9roul\u00e9s et d\u00e9roul\u00e9s encore. Les coups de spray pourraient d\u00e9gouliner de plus en plus. Les plaques de placo pourraient s\u2019empiler \u00e0 n\u2019en plus finir. Kevin Cadinot pourtant stoppe, contraint presque ses objets \u00e0 l\u2019attente, celle d\u2019un inach\u00e8vement ininterrompu. Il offre au spectateur une \u0153uvre produite par un \u00e9cart, un pas de c\u00f4t\u00e9 qui laisse un vide non combl\u00e9, un vide d\u00e9signant finalement la place laiss\u00e9e \u00e0 la d\u00e9rive de notre imaginaire.<\/p>\n<p><small>Texte de Thomas Fort<br \/>\nLe Bourdon &#8211; actualit\u00e9s de l\u2019art contemporain<br \/><a href=\"http:\/\/www.arpla.fr\/mu\/lebourdon\/2015\/04\/16\/kevin-cadinot-dans-linachevement-la-forme\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">www.arpla.fr<\/a>, publi\u00e9 le 16\/04\/2015<\/small><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div class=\"flip\">\n<h1>Tu fais quoi comme art ?<\/h1>\n<h2>Par S\u00e9bastien Montero<\/h2>\n<\/div>\n<div class=\"panel\">\n<h3>1. Tu fais quoi comme art ?<\/h3>\n<p>Au concours du travail (ne parlons pas d\u00e9j\u00e0 du travail bien fait), comment savoir, des artistes-peintres, des artistes-sculpteurs (ou des artistes-sculpteurs-installateurs) ou des artistes-vid\u00e9astes ou encore des artistes-artistes, qui travaillent le plus ou fabriquent le plus ? En d\u00e9pla\u00e7ant la fabrique vers une esth\u00e9tique, une mani\u00e8re de faire et non plus un rendement, on peut penser que certains artistes fabriquent plus que d\u2019autres. Et peut-\u00eatre parce qu\u2019on se demande davantage \u00e0 leur sujet, ce qu\u2019ils fabriquent \u2013 dans ce domaine des formes qui ne sont pas si simples \u00e0 r\u00e9pertorier \u2013 et parce qu\u2019ils s\u2019expriment selon des formes qui empruntent dans leur op\u00e9ration et leur mat\u00e9riaux \u00e0 la fabrique, \u00e0 la fabrication. La fabrique n\u2019est pas l\u2019atelier, dans lequel on produit des objets, des pi\u00e8ces finies, ni le chantier o\u00f9 l\u2019on construit des structures immobiles (au chantier naval, quand l\u2019objet du chantier est pr\u00eat \u00e0 voguer, il le quitte). \u00c0 la fabrique, on fabrique des mat\u00e9riaux pour les ateliers et pour les chantiers, c\u2019est comme une usine, en plus sympa, en moins usant. Il y a brique dedans : \u00e7a sent la terre, le four, la chaleur rustique du 19<sup>e<\/sup>\u2026<\/p>\n<p>Pour qui pr\u00e9f\u00e8re l\u2019art du contournement<span style=\"font-size='0.67em'\">&nbsp;<\/span><sup class=\"footnote-call\">1<\/sup>, \u00e0 la question probl\u00e9matique Et tu fais quoi comme art ?, Qu\u2019est-ce que tu fabriques ? pourrait peut-\u00eatre simplifier l\u2019\u00e9change. Tous les artistes fabriquent, m\u00eame ceux qui ne font pas grand chose, la question qu\u2019est-ce que tu fabriques ? pouvant s\u2019\u00e9tendre jusqu\u2019\u00e0 celui dont on sait qu\u2019il ne fait rien ou se fait attendre, pour le prier de s\u2019y mettre. Pourtant, plut\u00f4t productif, le statut de fabricant pourrait davantage convenir \u00e0 la pratique de K\u00e9vin Cadinot. S\u2019il y a chez l\u2019artiste une apparence des objets, c\u2019est tr\u00e8s rapidement qu\u2019ils se faufilent dans l\u2019\u00e9quivoque. On pense reconna\u00eetre une provenance, mais non \u00e7a ne colle pas : presque un escalier, plut\u00f4t une table, on dirait un rideau ou un tapi (ou un manteau de sculpture), une cabine de douche ou d\u2019essayage (un paravent ?), des membres ou des membranes &#8211; chaque volume ne sortant jamais sans son \u00e9quivalence en couche.<\/p>\n<div class=\"footnotes\">\n<p><sup>1<\/sup>&nbsp;<\/sup><small>Ce qui est parfois le cas de K\u00e9vin Cadinot<\/small>\n<\/p>\n<\/div>\n<p>Chronologiquement ces couches sont plut\u00f4t premi\u00e8res comme les films de peintures support d\u2019elles-m\u00eames, avec lesquels K\u00e9vin Cadinot prit ses premi\u00e8res distances avec le mur. Des peintures bleues, uniquement en peinture (sans toile, ni ch\u00e2ssis), selon le patron du bleu de travail : la fabrique en abyme. Plus r\u00e9cemment couche de lumi\u00e8re sur \u00e9cran. Derni\u00e8rement combat vaporeux de peinture a\u00e9rosol, bombe contre bombe, couleurs face \u00e0 face. Le n\u00e9on faisant souvent son apparition comme le relai cod\u00e9 entre lumi\u00e8re-couche et objet-fabrique, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une balise priv\u00e9e. Entre ces passages, d\u2019une forme \u00e0 l\u2019autre, l\u2019artiste parle de filtre.<\/p>\n<h3>2. Qu\u2019est-ce tu racontes ?<\/h3>\n<p>Cependant, au fil de cette liste d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui nous d\u00e9clinons, ne nous voil\u00e0 jamais que dans les joyeux rayons de distribution des comp\u00e9tences du travailleur au noir surdou\u00e9, sillonnant sans rel\u00e2che son \u00e9quivalence dans les grandes surfaces du bricolage sur-qualifi\u00e9. Une \u00e9conomie de snipeur (tout atteindre sans bouger), \u00e0 m\u00eame de nous t\u00e9l\u00e9porter de Brico-d\u00e9p\u00f4t (question de budget) \u00e0 Leroy-Merlin (affaire de standing) : est-ce qu\u2019une esth\u00e9tique peut supporter d\u2019avoir pour socle les mat\u00e9riaux auxquels elle renvoie et pour geste l\u2019autobiographie d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019on caresse en disant qu\u2019elle nous oblige ? Autrement dit : l\u2019exclusif Moi, j\u2019travaille vs le bon vieux Le travail, c\u2019est la sant\u00e9, en bois brut sur alu bross\u00e9.<\/p>\n<p>Il nous faut alors aussi d\u00e9gainer la bo\u00eete \u00e0 outils : Un ouvrier qui fait de l\u2019art est-il un ouvrier \u00e9mancip\u00e9 ? D\u00e9j\u00e0 un ouvrier qui ne fait pas d\u2019art peut-\u00eatre un ouvrier \u00e9mancip\u00e9 \u2013 suffit qu\u2019il ne se plie \u00e0 aucun autre rythme que le sien, qu\u2019il joue avec son temps redevenu propre, ou qu\u2019il formule, transforme, exprime, au moins autant qu\u2019on ne l\u2019exploite, voire plus. Le temps de K\u00e9vin Cadinot se divise donc en temps de travail et temps de l\u2019art mais dans une superposition : sorte de perruque o\u00f9 ce qui est produit et montr\u00e9 pour l\u2019art n\u2019est pas forc\u00e9ment fabriqu\u00e9 sur le temps de \u00ab travail \u00bb mais certainement pens\u00e9, con\u00e7u sur ce que ce temps laisse de disponibilit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale pour penser \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 qui nous oblige : \u00e0 la caresse d\u2019autres formes par exemple (pour ne pas l\u00e2cher cette double figures hyst\u00e9rique d\u2019un amour contraignant).<span style=\"font-size='0.67em'\">&nbsp;<\/span><sup class=\"footnote-call\">2<\/sup><\/p>\n<div class=\"footnotes\">\n<p><sup>2<\/sup>&nbsp;<small>Pr\u00e9cisons qu\u2019\u00e0 ce moment le parcours qui compose le statut de K\u00e9vin Cadinot importe : avant d\u2019int\u00e9grer l\u2019\u00e9cole d\u2019art en tant qu\u2019\u00e9tudiant, il \u00e9tait routier, puis routier suivant les cours du soir \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u2019art puis routier au cours du soir tentant le concours d\u2019entr\u00e9e. Il lui fallu prati- quement les cinq ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude pour reprendre dans son travail des formes du \u00ab monde du travail \u00bb justement \u2013 plut\u00f4t celles du chantier que du transport (difficile de trouver les formes, du moins les mat\u00e9riaux d\u2018un travail qui consiste \u00e0 rester assis sur de tr\u00e8s longues distances pour investir toute son \u00e9nergie \u00e0 ne pas s\u2019endormir pour assurer le d\u00e9placement des quantit\u00e9s de ma- t\u00e9riau plut\u00f4t que d\u2019avoir \u00e0 travailler leur qualit\u00e9), et d\u2019ailleurs se lib\u00e9rer avec elles du travail en atelier (celui o\u00f9 en portant une blouse avec des taches de couleurs on est encore et toujours au travail m\u00eame quand on prend un caf\u00e9 ou parcourons un couloir\u2026 le blouse macul\u00e9e est une des plus belles conqu\u00eates de l\u2019\u00eatre humain).<\/small>\n<\/p>\n<\/div>\n<p>Nous parlions d\u2019outils. Dans le mat\u00e9riau de l\u2019observation des travailleurs \u00e9mancip\u00e9s, voire aristocrates ouvriers, on peut penser que Ranci\u00e8re n\u2019est pas juste l\u2019outil le plus disponible mais certainement un des plus fiables : mais disons simplement qu\u2019il nous int\u00e9resse. Dans sa Nuit des prol\u00e9taires, il s\u2019agit justement de montrer, archives \u00e0 l\u2019appui, qu\u2019au lieu de dormir du sommeil du juste, certains ouvriers auraient trouv\u00e9 plus pertinent de profiter de leur nuit pour faire ce qu\u2019on ne leur demandait pas. Apr\u00e8s le travail, ils produisent des formes, souvent \u00e9crites, sur le mod\u00e8le de la langue de l\u2019autre (se r\u00e9inventer dans la langue de l\u2019autre), du roman bourgeois par exemple. Le temps repris n\u2019est pas celui d\u2019une forme du m\u00eame, mais de sa d\u00e9viation, voire de son retournement. Il y avait donc dans ce geste une double n\u00e9gation de sa condition du jour : ne pas consid\u00e9rer la fatigue du travail, soit nier \u00eatre ce corps assujetti, et saisir la nuit comme le vrai temps du travail de soi en produisant des formes en contradiction avec celles de la journ\u00e9e : geste doublement politique donc. Kevin Cadinot travaille de nuit bien souvent, parfois parce que les journ\u00e9es sont pleines du chantier en cours ou juste parce que c\u2019est la nuit qu\u2019on pense toujours mieux reprendre un temps qui para\u00eet moins personnel, moins \u00ab possible \u00bb, le jour pour cause de quotidiennet\u00e9 \u2013 mais l\u2019identification avec ce que Ranci\u00e8re avance pourrait s\u2019arr\u00eater l\u00e0 : il n\u2019est pas compl\u00e8tement s\u00fbr que Kevin Cadinot abandonne les mat\u00e9riaux d\u2019une classe pour ceux d\u2019une autre, mais plut\u00f4t qu\u2019il transporte et transpose l\u2019histoire mat\u00e9rielle d\u2019une classe dans et sur le territoire d\u2019une autre.<\/p>\n<p>Alors prenons un autre outil, la caisse en est pleine et s\u2019ils ne se battent pas pour servir il faut reconna\u00eetre qu\u2019ils sont bien pratiques : la r\u00e9verb\u00e9ration pour Barthes, c\u2019est un coiffeur qui va chez le coiffeur. Le coiffeur peut avoir des cheveux mais ne pas penser qu\u2019il lui revient de les entretenir \u2013 il se peut m\u00eame qu\u2019ainsi il continue mine de rien le travail : observant dans l\u2019effet du miroir le retournement d\u2019un geste qui pouvait lui manquer. C\u2019est peut-\u00eatre cette r\u00e9verb\u00e9ration qui pourrait nous offrir le compl\u00e9ment manquant chez Ranci\u00e8re pour retrouver un mod\u00e8le possible de Cadinot le temps d\u2019une petite coupe, ce qui n\u2019est pas le dernier geste de l\u2019artiste ou plut\u00f4t si : ses deux derni\u00e8res pi\u00e8ces, vraiment r\u00e9ussies dans leur genre, soit celui d\u2019un traitement plastique des mat\u00e9riaux de construction<span style=\"font-size='0.67em'\">&nbsp;<\/span><sup class=\"footnote-call\">3<\/sup> sont uniquement des d\u00e9clinaisons de mani\u00e8res de coupe possibles<span style=\"font-size='0.67em'\">&nbsp;<\/span><sup class=\"footnote-call\">4<\/sup>. Et si nous reprenons les pi\u00e8ces pr\u00e9c\u00e9dentes, une grande majorit\u00e9 de leur forme passe par un ou des gestes de coupe : la coupe autre du m\u00eame (mat\u00e9riau), parfois la chute, le rebus, soit la contre- forme\u2026 dans ces retours, nous pouvons sans doute retrouver l\u2019envers du travail qui nous manquait. Si l\u2019art n\u2019est pas le travail (ni les vacances), ce qui arrive \u00e0 l\u2019art par K\u00e9vin Cadinot, c\u2019est ce que le travail n\u2019a pas eu. Alors cette r\u00e9verb\u00e9ration chez Barthes, n\u2019est pas celle du m\u00eame, mais son n\u00e9gatif : au moment o\u00f9 un coiffeur devient son propre client, il rentre dans sa nuit, m\u00eame \u00e0 coup de ciseaux.<\/p>\n<div class=\"footnotes\">\n<p><sup>3<\/sup>&nbsp;<small>Comme Mathieu Mercier a pu nous en donner de nombreux exemples \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa ducham- pinisation, avec sans doute une relation plus gratuite au travail, plus loin des sensations de chantier, plus domestique.<\/small>\n<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"footnotes\">\n<p><sup>4<\/sup>&nbsp;<small>Nous apprenons en derni\u00e8re minute que la m\u00e8re de l\u2019artiste est coiffeuse. Aussi qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 compagnon avant d\u2019\u00eatre routier : tout deviendrait alors tellement (g\u00e9n\u00e9a-)logique ?<\/small>\n<\/p>\n<\/div>\n<h3>3. Coiffeur du b\u00e2timent<\/h3>\n<p>K\u00e9vin Cadinot passe du chantier au salon. Si rendre visible est le d\u00e9placement imperceptible d\u2019un espace \u00e0 un autre (si l\u2019on s\u2019accorde sur une \u00e9quivalence de l\u2019art en tant que ce qui rend visible), c\u2019est entre le monde du travail et l\u2018espace de l\u2019art que cela se passe pour l\u2019artiste, selon une imperceptibilit\u00e9 d\u2019un partage de mat\u00e9riau qui aimerait passer pour un \u00e9change : si les mat\u00e9riaux sont les m\u00eames, c\u2019est dans la division impos\u00e9e par les formes, celles du travail et celles de l\u2019art. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose qui passe d\u2019un espace \u00e0 l\u2019autre. Le filtre, figure ch\u00e8re \u00e0 l\u2019artiste, est formel pas mat\u00e9riel. Ce n\u2019est pas mat\u00e9riellement qu\u2019on s\u2019\u00e9mancipe, c\u2019est formellement. Voil\u00e0 ce que nous apprend la coupe Cadinot.<\/p>\n<div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"K\u00e9vin Cadinot, Distance et domination Par Maxence Alcalde D\u2019un point de vue purement formel, le travail de K\u00e9vin Cadinot est extr\u00eamement simple : il s\u2019agit d\u2019agencements de mat\u00e9riaux qu\u2019on peut trouver dans n\u2019importe quel magasin de bricolage. La difficult\u00e9 de l\u2019entreprise surgit d\u00e8s lors qu\u2019on d\u00e9cide d\u2019en apprendre plus, de fouiller ces mat\u00e9riaux. 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